Niché dans la région montagneuse d’Izu, à quelques minutes de la gare de Shuzenji, le musée Gokurakuen propose une immersion rare et saisissante dans les croyances bouddhistes japonaises liées à l’au-delà. Loin des circuits touristiques classiques, ce lieu offre une interprétation visuelle et sonore du cycle des renaissances, du karma et des mondes post-mortem selon la cosmologie bouddhique.
Une entrée insolite vers les six mondes
Le parcours débute avec l’accueil d’un oni (ogre japonais) rouge au large sourire, planté à l’entrée d’un bâtiment sans prétention. Le ton est donné : ici, l’expérience se veut aussi pédagogique qu’artistique, parfois déroutante, souvent dérangeante. Construit en 1986, Gokurakuen repose sur une idée simple : représenter les six voies de réincarnation issues de la doctrine bouddhique – les royaumes des humains, des animaux, des esprits affamés, des démons belliqueux, du paradis et de l’enfer.
Dès les premières salles, les visiteurs sont immergés dans une ambiance sonore faite de récitations de sûtras diffusées en continu. Les expositions mêlent mannequins, dioramas, sculptures et éclairages sombres pour illustrer le destin des âmes selon leurs actions passées. Le royaume humain se présente comme un lieu transitoire, marqué par la souffrance, mais aussi par la possibilité d’éveil. Les autres mondes sont plus énigmatiques, chacun porteur de ses propres douleurs ou illusions.
L’enfer bouddhique, centre névralgique de l’exposition
La partie la plus marquante du musée reste sans doute la reconstitution de l’enfer japonais. Inspirée des textes tels que l’Ojōyōshū, cette zone décrit de façon frontale les châtiments réservés aux êtres ayant commis de lourdes fautes : trahison, violence, mensonge, égoïsme. Dans une grande salle obscure, une scène tridimensionnelle dépeint des corps suppliciés, démembrés, brûlés, broyés, tourmentés par des oni géants. Chaque détail est pensé pour choquer, interpeller, provoquer une prise de conscience sur les conséquences karmiques.
Les Japonais croient que l’enfer se compose de huit grands niveaux, chacun correspondant à un type de faute, et qu’il est peuplé d’esprits infernaux chargés de faire appliquer les peines. Cette représentation visuelle permet d’approcher concrètement une doctrine complexe et souvent abstraite. Elle illustre aussi la puissance des croyances populaires dans la régulation des comportements sociaux.
Un paradis en demi-teinte
Après les visions dantesques de l’enfer, le musée propose une zone plus calme, appelée non pas « ciel » mais « paradis ». Cette partie, plus modeste en superficie et en mise en scène, symbolise l’état de paix et de plénitude que peuvent atteindre les âmes vertueuses. La sobriété du décor, bien que volontaire, peut laisser une impression de contraste abrupt avec la densité visuelle de l’enfer. Le paradis bouddhique étant avant tout un état de conscience libéré, sa représentation ici reste suggestive et peu chargée.
Le musée pour adultes : entre curiosité et folklore
À l’étage supérieur, réservé aux adultes, se trouve une seconde exposition consacrée aux plaisirs charnels, sous la forme d’un petit musée érotique. Cette section présente une collection éclectique : statues, estampes, objets phalliques, photographies et scènes du Kamasutra japonais. Le ton y est volontairement humoristique, parfois absurde. Certaines statues sont conçues pour être interactives, comme celle d’un personnage masculin à l’attribut saillant censé porter chance.
Cette juxtaposition de l’au-delà et de la sexualité, dans un même lieu, peut dérouter. Pourtant, elle reflète une approche japonaise traditionnelle où Eros et Thanatos, plaisir et mort, sont perçus comme deux aspects d’une même réalité cyclique. Le recours à l’art populaire et à la caricature rappelle aussi la fonction cathartique de ces objets dans les sociétés rurales japonaises.
Une création artisanale familiale
Tous les éléments exposés dans le musée ont été réalisés sur une période de sept ans par le fondateur du lieu et sa famille, à la main. Ce travail de longue haleine, fruit d’un investissement personnel fort, confère au musée une singularité palpable. Contrairement à une institution muséale classique, Gokurakuen possède une âme artisanale, presque naïve, où chaque détail témoigne d’un rapport personnel à la mort, au karma et à la transmission.
Ce projet familial révèle aussi une autre facette de l’art populaire japonais, celle de la mise en scène pédagogique et de la visualisation des mythes. Le musée s’inscrit ainsi dans une tradition ancienne de représentations didactiques de l’au-delà, utilisées par les temples pour faire passer des messages moraux.
Informations pratiques pour organiser la visite
Gokurakuen se trouve dans le quartier de Shimofunabara, dans la ville d’Izu, préfecture de Shizuoka. Il est accessible depuis la gare de Shuzenji en taxi ou en voiture (parking gratuit sur place). L’entrée est payante, avec des tarifs différenciés selon les sections. Le billet combiné (enfer + musée pour adultes) coûte environ 1 000 yens. L’accès est interdit aux moins de 18 ans pour la partie érotique. Prévoyez entre 30 minutes et une heure pour la visite complète.
Le musée est ouvert de 10h à 16h, sauf les mercredis et jeudis, et peut être fermé temporairement en cas d’événement local. Aucun paiement par carte ou smartphone n’est accepté sur place. Il n’y a pas de restauration ni de Wi-Fi. Un petit espace boutique propose des souvenirs liés au thème de l’au-delà, allant des amulettes à des figurines inspirées des oni.
Gokurakuen n’est pas un lieu de culte mais un site culturel singulier, à mi-chemin entre musée folklorique, installation artistique et satire spirituelle. Pour les voyageurs curieux des représentations religieuses japonaises et amateurs de lieux atypiques, il offre une expérience rare, où l’ésotérisme devient tangible.
Visiter Gokurakuen, c’est se confronter à une vision très incarnée de la spiritualité japonaise. Une façon originale de repenser les notions de faute, de mérite et de cycle de vie, dans un cadre à la fois dérangeant et captivant.
Evasions Rebelles – Travel Planner Japon
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