Le sugoroku, souvent perçu comme un simple jeu de société, est en réalité un reflet de l’évolution culturelle, religieuse et sociale du Japon à travers les siècles. Derrière ses règles simples se cache une riche histoire mêlant divertissement, pédagogie et stratégie.
Origines et développement du sugoroku au Japon
Le mot « sugoroku » désigne en réalité deux jeux très différents : le ban-sugoroku (盤双六), d’origine indienne, introduit au Japon par la Chine au plus tard au VIIe siècle, et le e-sugoroku (絵双六), qui s’est développé plus tard comme un jeu typiquement japonais à base de parcours illustrés.
Le ban-sugoroku ressemble fortement au backgammon occidental, et était un jeu de stratégie pratiqué principalement par l’élite aristocratique japonaise dès la période de Nara. Son objectif était de déplacer ses quinze pions sur un plateau divisé en cases, selon le lancer de deux dés. Le joueur devait faire entrer tous ses pions dans la « zone intérieure », sans possibilité de retour en arrière. Certaines règles permettaient de capturer les pions adverses ou de bloquer leur progression, introduisant une dimension tactique importante.
Le e-sugoroku, lui, se distingue par son format visuel : imprimé sur une grande feuille de papier, souvent colorée, il représente un parcours divisé en cases numérotées, illustrées de scènes. Les joueurs y font avancer un pion selon les chiffres obtenus aux dés. Ce jeu est beaucoup plus accessible, destiné à tous les âges, et il a rapidement connu une grande popularité à l’époque d’Edo.
Ban-sugoroku : entre aristocratie et interdiction
Dans le Japon ancien, le ban-sugoroku était étroitement associé à la noblesse. Des œuvres classiques comme Le Dit du Genji ou Les Notes de chevet de Sei Shônagon mentionnent ce jeu dans des contextes de loisirs raffinés. Il occupait une place similaire à celle du go ou du shôgi, avec toutefois une part de hasard plus marquée.
Cette part de hasard a d’ailleurs entraîné une dérive vers les pratiques de jeu d’argent. Déjà en 689, l’impératrice Jitô a promulgué un décret interdisant le sugoroku dans le cadre d’une politique de moralisation. D’autres interdictions suivront à travers l’histoire, notamment durant la période Edo où le bakufu (gouvernement militaire) surveillait étroitement les activités considérées comme sources de corruption sociale.
Malgré cela, le ban-sugoroku n’a jamais totalement disparu, bien qu’il ait fortement décliné dès le XIXe siècle. Il a été progressivement remplacé par le backgammon importé d’Occident après la Seconde Guerre mondiale.
E-sugoroku : le jeu de l’imagination et de l’éducation
Le e-sugoroku s’émancipe du modèle d’affrontement direct entre deux joueurs. Ici, plusieurs participants s’élancent sur un parcours illustré, avec pour seul moteur les lancers de dés. Les thèmes des parcours sont variés : voyage, carrière, morale, contes populaires, théâtre kabuki, vie quotidienne…
À la fin du XVe siècle, apparaît un type particulier appelé jôdo-sugoroku (浄土双六), lié à la religion bouddhique. Il met en scène la progression vers la Terre pure, avec des cases évoquant des actions vertueuses ou des péchés à éviter. Ces jeux étaient utilisés à des fins pédagogiques par des religieux pour sensibiliser les fidèles aux préceptes du bouddhisme.
Durant l’époque d’Edo, le e-sugoroku se démocratise et devient un produit d’édition courant. Les éditeurs collaborent avec des artistes ukiyo-e pour créer des plateaux richement illustrés. On trouve alors des variantes à thèmes comiques, historiques, ou encore érotiques. Des versions plus morales apparaissent au fil du temps, promouvant des messages éducatifs ou patriotiques, surtout à l’époque Meiji.
Fonction sociale et esthétique du sugoroku
Le sugoroku, particulièrement le e-sugoroku, a longtemps été un objet culturel polyvalent : à la fois jeu familial, support d’éducation civique et outil de diffusion de messages politiques ou moraux. Sa popularité s’est accrue grâce à son inclusion comme supplément dans les magazines pour enfants ou les journaux populaires, notamment au début du XXe siècle.
Sur le plan esthétique, le e-sugoroku bénéficie du savoir-faire des grands artistes d’estampes. Le jeu devient un objet d’art autant qu’un divertissement. Certains plateaux sont aujourd’hui collectionnés comme des œuvres précieuses, témoins des valeurs et des goûts de leur époque.
Déclin et héritage du sugoroku
Après la Seconde Guerre mondiale, avec l’arrivée massive de nouveaux types de divertissement (cinéma, télévision, jeux électroniques), le sugoroku perd peu à peu son rôle central dans les foyers japonais. Toutefois, son influence demeure visible dans plusieurs domaines.
De nombreux jeux modernes, comme les jeux de plateau ou les jeux vidéo à déroulement aléatoire, reprennent la logique du e-sugoroku : parcours linéaire, actions aléatoires, cases à effets. Des titres célèbres comme Momotarō Dentetsu, Mario Party ou Itadaki Street en sont les descendants directs.
Le sugoroku reste aussi un élément de patrimoine vivant. Certains musées japonais conservent des exemplaires anciens, et des éditeurs continuent à publier des versions contemporaines à but éducatif ou nostalgique.
Conseils pour découvrir ou utiliser le sugoroku lors d’un voyage au Japon
Même si le sugoroku n’est plus une activité quotidienne, il reste accessible aux curieux. On peut en trouver dans certaines librairies traditionnelles, musées ou temples. Voici quelques pistes :
- Visitez des expositions temporaires sur les jeux traditionnels japonais, notamment au musée Edo-Tokyo ou au Musée national de Kyoto.
- Dans certaines librairies spécialisées, notamment à Jimbochô (Tokyo), on peut encore acheter des reproductions de e-sugoroku anciens.
- Des kits éducatifs modernes sont disponibles dans les boutiques pédagogiques pour enfants.
- Certains temples organisent ponctuellement des activités autour du jôdo-sugoroku, en lien avec les fêtes religieuses.
Enfin, pour les amateurs de jeux de société, une exploration du sugoroku peut enrichir votre compréhension des racines ludiques du Japon et de son approche du hasard, du parcours et de la morale à travers le jeu.
Le sugoroku n’est pas simplement un jeu ancien. C’est un miroir de l’histoire japonaise, de ses croyances, de son esthétique et de ses pratiques sociales. En le redécouvrant, on explore une facette souvent négligée mais fascinante de la culture japonaise.
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