Présent au Japon depuis plus d’un millénaire, le jeu de go fait partie intégrante du paysage culturel nippon. À la fois sport de l’esprit et objet d’art, il a façonné une tradition où stratégie, artisanat et transmission s’entremêlent. Cet article vous propose une immersion dans l’univers du go au Japon, en explorant son histoire, ses objets emblématiques et les lieux où le pratiquer lors d’un voyage.
Le jeu de go : origines et développement au Japon
Le go, ou igo (囲碁), trouve ses racines en Chine ancienne, mais c’est au Japon qu’il a acquis une place unique, en devenant un art stratégique associé aux élites. Introduit au Japon il y a environ 1 300 ans, le jeu a rapidement séduit les cercles aristocratiques et militaires. Les samouraïs y voyaient un outil pour affiner leurs compétences tactiques. Au fil des siècles, des écoles de go professionnelles ont vu le jour, avec l’instauration de titres officiels et d’une hiérarchie compétitive.
À l’époque d’Edo, la maison Honinbo a joué un rôle majeur dans la structuration du monde du go, en formant des générations de maîtres. Cette époque marque également l’apparition d’un style de jeu proprement japonais, orienté vers l’élégance stratégique et la profondeur des formes.
La popularité du go a connu plusieurs vagues, en particulier grâce à la médiatisation de certains tournois et à des œuvres culturelles contemporaines comme le manga Hikaru no Go. L’impact d’événements récents, comme la victoire d’AlphaGo sur un joueur professionnel en 2016, a également ravivé l’intérêt mondial pour ce jeu millénaire.
Le goban : un plateau façonné avec précision
Le goban (碁盤) est bien plus qu’un simple support de jeu. Il reflète une esthétique et une rigueur artisanale qui illustrent la philosophie japonaise de l’objet utilitaire élevé au rang d’œuvre d’art. Traditionnellement conçu comme une table basse sur pieds, il s’utilise en position assise au sol, ce qui renforce la dimension cérémonielle des parties.
Les goban japonais sont réalisés dans des bois choisis pour leur densité, leur sonorité et leur texture. Le bois de kaya, conifère endémique du Japon, est le plus recherché. Sa croissance lente en fait une ressource rare et précieuse. Les planches issues du cœur du tronc, où les veines du bois sont parallèles aux lignes du plateau, sont les plus prisées. Chaque goban est sculpté dans une seule pièce de bois massif et peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros.
Un élément étonnant réside dans le tracé des lignes du goban. Celles-ci sont peintes à la laque à l’aide d’un sabre japonais, dans une technique appelée tachi-mori. Le quadrillage n’est pas parfaitement carré mais légèrement ajusté pour corriger la perspective du joueur assis, donnant une illusion d’équilibre visuel.
Les pierres de go : goishi en ardoise et coquillage
Les pierres de go japonaises, ou goishi (碁石), se distinguent par leur fabrication artisanale. Les pierres noires sont taillées dans de l’ardoise, tandis que les blanches proviennent du coquillage hamaguri, autrefois récolté à Hyuga, sur l’île de Kyushu. Ce coquillage n’étant plus abondant localement, les artisans japonais importent désormais les coquilles du Mexique, tout en conservant leur méthode traditionnelle de polissage à la main.
Chaque pierre est unique. Les stries naturelles des coquilles, visibles sur les pierres blanches, sont valorisées comme des marques d’authenticité. Un jeu complet contient 361 pierres, dont 181 noires et 180 blanches. Selon leur épaisseur et la finesse du matériau, les prix peuvent considérablement varier. Les pierres haut de gamme sont triées par calibre pour une régularité optimale en main et en sonorité sur le goban.
Les bols à pierres : simplicité et raffinement du bois japonais
Pour conserver les pierres de go, des bols en bois tourné à la main sont utilisés. Ils s’intègrent dans l’esthétique globale du jeu et reflètent, eux aussi, l’attention japonaise portée aux matériaux naturels. Chaque bol est taillé dans une seule pièce de bois, souvent dans des essences nobles comme le camphrier, le plaqueminier (kurokaki) ou le mûrier de Mikura-jima. Le choix du bois vise à allier légèreté, solidité et beauté des veines apparentes.
Les couvercles des bols jouent également un rôle pendant la partie, notamment pour stocker les pierres capturées. L’ensemble plateau-pierres-bols constitue un triptyque emblématique du raffinement japonais appliqué à un objet fonctionnel.
Où jouer au go au Japon ?
Si vous maîtrisez les règles du go ou souhaitez vous initier durant un voyage au Japon, de nombreux salons appelés igo-saron (囲碁サロン) sont ouverts aux visiteurs. Ces établissements, souvent discrets et fréquentés par des habitués, proposent un environnement convivial pour jouer quelques heures ou la journée entière. Le tarif inclut généralement l’accès au matériel et parfois des boissons.
À Tokyo, plusieurs salons sont accessibles aux non-japonophones. Le Café and Go Hidamari propose un cadre accueillant où l’on peut jouer sans engagement particulier. La Nihon Ki-in, le centre névralgique du go professionnel au Japon, dispose aussi de son propre salon de jeu.
La Nihon Ki-in : centre du go professionnel
La Nihon Ki-in (日本棋院), située à Tokyo, est l’institution principale du go japonais. Elle accueille des compétitions majeures, comme le Meijin ou le Kisei, ainsi que des programmes de formation pour futurs professionnels. Le bâtiment abrite un musée retraçant l’histoire du go, une boutique spécialisée, et un salon accessible au public.
Chaque été, la Nihon Ki-in organise un stage intensif réservé aux joueurs étrangers. Encadrés par des professionnels réputés, les participants bénéficient de cours quotidiens, de parties commentées et de moments d’échange avec des figures du monde du go. Ce stage se conclut par un tournoi amateur prestigieux : la Takara Shuzo Cup.
Le musée Honinbo Shusaku à Innoshima
Pour approfondir son immersion dans l’histoire du go, une visite du musée Honinbo Shusaku sur l’île d’Innoshima est fortement recommandée. Shusaku (1829–1862), considéré comme un génie du go, est originaire de cette île de la mer intérieure de Seto. Le musée présente des objets historiques, des goban anciens, ainsi que des archives sur les parties les plus célèbres du maître. Il constitue un lieu de pèlerinage pour de nombreux passionnés.
Redécouvrir le jeu de go au Japon, c’est à la fois explorer l’art de la stratégie, rencontrer des artisans d’exception et s’ouvrir à un pan méconnu de la culture japonaise. Que vous soyez joueur aguerri ou curieux débutant, le Japon offre un cadre riche et vivant pour approcher le go sous toutes ses facettes.
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