Dans la préfecture de Nagasaki, à l’extrême ouest de l’île de Kyushu, la ville portuaire de Sasebo abrite une tradition fascinante : celle de la toupie artisanale appelée Sasebo-goma. Ce jouet en bois, plus complexe qu’il n’y paraît, incarne un savoir-faire régional transmis de génération en génération. Il s’agit d’un patrimoine vivant encore très actif aujourd’hui, à la fois objet ludique, support artistique et emblème culturel.

Qu’est-ce que la toupie de Sasebo ?

La toupie de Sasebo se distingue nettement des autres types de toupies japonaises par sa forme et ses matériaux. Elle possède une silhouette ovoïde, quelque part entre l’oignon et l’échalote, surmontée d’une pointe métallique en forme de diamant. Cette pointe joue un rôle crucial dans sa stabilité lors de la rotation.

Le bois utilisé pour sa fabrication provient de l’arbre matebashii, une variété de chêne japonais réputée pour sa solidité. Grâce à cette essence dense, la toupie résiste mieux aux chocs répétés contre le sol et aux frottements pendant les combats.

Son apparence est codifiée : les couleurs appliquées évoquent les cinq éléments de la cosmologie chinoise, souvent utilisés dans l’esthétique japonaise traditionnelle. Le noir symbolise l’eau, le rouge le feu, le jaune la terre, le vert le bois et le blanc le métal. Le noir et le blanc font aussi référence à l’équilibre entre opposés, comme le Yin et le Yang.

Origines et histoire des toupies japonaises

Les premières toupies sont arrivées au Japon depuis la Chine et la péninsule coréenne avant le VIIIe siècle. Elles étaient alors l’apanage de l’aristocratie et jouaient un rôle cérémoniel. Ce n’est qu’au XIVe siècle que leur usage se démocratise et que le jeu devient populaire dans l’ensemble de la société japonaise.

Sous l’époque d’Edo (1603-1868), les combats de toupies gagnent en popularité au point d’attirer des parieurs. Certaines formes de jeu furent interdites en raison de leur lien avec les jeux d’argent, alors prohibés. C’est dans ce contexte que se développent de nouveaux types de toupies, dont celle de Sasebo.

Les combats de toupies deviennent alors un art mêlant précision, stratégie et habileté. Chaque région développe ses modèles, souvent adaptés aux conditions locales de fabrication et aux goûts esthétiques régionaux.

Lancer une toupie de Sasebo : mode d’emploi

Faire tourner une toupie de Sasebo demande un peu d’entraînement mais suit une méthode bien précise :

  • Placer la toupie à l’envers, pointe métallique vers le haut.
  • Enrouler la ficelle à plat autour du corps de la toupie, en partant de la pointe jusqu’au repère central.
  • Tenir le bout de la ficelle d’une main, lancer la toupie d’un mouvement vif et tirer immédiatement sur la ficelle.

Ce mouvement entraîne un retournement rapide de la toupie qui se stabilise ensuite sur sa pointe métallique. Un bon lancer permet une longue rotation, condition essentielle pour remporter un combat.

Sasebo-goma et autres toupies traditionnelles

Bien que la toupie de Sasebo soit la plus connue de la région de Nagasaki, elle s’inscrit dans une tradition plus large de toupies au Japon, appelées koma. Ces jouets existent sous différentes formes : plates, sphériques, triangulaires ou même avec des fonctions divinatoires ou musicales.

Parmi les variantes anciennes, on trouve :

  • Beigoma : toupie métallique miniature lancée sur une toile tendue au-dessus d’un seau. Elle émet un bourdonnement caractéristique. La pratique du beigoma comprend souvent des modifications manuelles du jouet pour optimiser la rotation ou la puissance de choc.
  • Daruma-goma : inspirée de la figure du moine Daruma, cette toupie est utilisée dans des jeux de hasard.
  • Sakadachi-goma : conçue pour tourner à l’envers.
  • Zuguri-goma : spécifique à certaines fêtes locales et connue pour sa décoration riche.
  • Jindai-goma : historiquement marquée du blason du clan Shimazu dans la région de Miyazaki.

Ces objets, souvent associés à des événements saisonniers ou à des jeux d’adresse, illustrent la diversité culturelle liée aux toupies au Japon.

Le tournoi annuel de Sasebo

Tous les 2 janvier, la ville de Sasebo organise le Shinshun Koma Mawashi Taikai (新春独楽廻し大会), un tournoi de toupies qui marque le début de l’année. Environ 150 participants s’y affrontent dans une ambiance conviviale, mêlant performance technique et esprit festif.

Ce rendez-vous attire les passionnés de toute la région, voire au-delà. Les duels mettent à l’épreuve la précision du lancer, la qualité de la fabrication de la toupie et l’endurance de la rotation. Ce tournoi participe à la vitalité de la tradition et stimule l’intérêt des plus jeunes.

Sasebo-Koma-Honpo : l’atelier incontournable

Sasebo-Koma-Honpo est l’unique atelier officiellement dédié à la fabrication de toupies de Sasebo. C’est ici que se perpétue l’art de la toupie en bois, de la sculpture à la peinture manuelle. Chaque pièce est unique, fabriquée selon les méthodes traditionnelles.

Le lieu propose également des ateliers participatifs : sur réservation, les visiteurs peuvent peindre leur propre toupie et assister à des démonstrations de fabrication. Ces moments d’échange permettent de comprendre les étapes de création : choix du bois, découpe, équilibrage, décoration.

L’expérience se prolonge souvent par des démonstrations de combat entre artisans et visiteurs. Cette initiation ludique permet de mieux apprécier l’adresse nécessaire pour bien lancer une toupie.

Les toupies sont disponibles à l’achat, avec des prix allant de 800 à 50 000 yens, selon les modèles et la finition. Les pièces les plus chères sont destinées à l’exposition ou à la collection.

Un héritage vivant

Contrairement à d’autres jouets anciens tombés en désuétude, la toupie de Sasebo continue d’être utilisée, offerte et transmise. Elle est parfois comparée au phénomène moderne des Beyblade, qui s’en inspire d’ailleurs en partie. Mais là où la version industrielle mise sur la technologie et le marketing, la Sasebo-goma valorise la main de l’artisan et l’héritage régional.

Ce jouet incarne ainsi une forme de transmission culturelle durable. Il se prête autant à l’éveil des enfants qu’à la contemplation esthétique des adultes, réunissant plusieurs générations autour d’un même geste simple : faire tourner une toupie.

En visitant Sasebo et en découvrant cet artisanat unique, on entre en contact avec une facette méconnue du Japon, qui combine savoir-faire, plaisir du jeu et mémoire locale. Le bruissement d’une toupie qui tourne devient alors bien plus qu’un simple bruit : c’est l’écho d’une tradition encore bien vivante.

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